Nous sommes aujourd’hui très familiers avec les progrès techniques de cette période ayant pour but d’enlever des vies. Mais connaissez-vous ceux visant à soigner ?
Face aux énormes pertes de sang dues à des blessures provoquées par des engins de plus en plus meurtriers, la transfusion sanguine représentait le seul recours efficace et devait répondre à des besoins toujours croissants.
Où en est la transfusion en 1914 ?
En 1914, la transfusion sanguine est encore balbutiante et les échecs trop nombreux.
La seule technique en usage est celle du bras à bras qui pose de difficiles problèmes de connexion d’artère à veine, et entraîne des séquelles pour le donneur.
La méthode a été mise au point en 1898 par le chirurgien américain George Washington Crile et améliorée par le français Alexis Carrel. Elle permet d’éliminer les risques de coagulation et de contamination, mais limite toute surveillance médicale du donneur et du receveur.
C’est la méthode utilisée par Crile lui-même jusqu’en 1914 et adoptée par les médecins français au début de la guerre et bien au-delà.
Par ailleurs la découverte des groupes sanguins par Landsteiner en 1900, contrairement à ce que l’on pourrait penser, n’a pas entraîné immédiatement la vérification systématique des groupes donneur-receveur.
C’est seulement après plusieurs années, vers 1907, que les transfuseurs commencent à s’en préoccuper, mais certains médecins estimaient encore en 1914 que l’identification du groupe sanguin n’était pas vraiment indispensable et retardait l’intervention en cas d’urgence…
Il faudra encore beaucoup de temps pour que l’on prenne enfin conscience de son absolue nécessité.
Premières transfusions de la guerre 1914/18
Les graves blessures hémorragiques d’innombrables blessés ne peuvent être traitées que par un apport important de sang. La transfusion est le seul recours efficace.
Compte-tenu des connaissances de l’époque et des difficultés de mise en œuvre dans les hôpitaux de campagne, les transfusions sont pratiquées dans des conditions précaires, et très souvent sans identification des groupes sanguins.
A côté d’inévitables échecs, on enregistre un certain nombre de réussites.
44 transfusions seront encore pratiquées jusqu’à la fin 1914, avec des résultats divers.
Les médecins et les personnels hospitaliers assistent désormais avec émotion à de véritables miracles : des blessés exsangues, pratiquement à l’agonie, qui peu à peu reviennent à la vie à la mesure du sang salvateur qui pénètre dans leurs vaisseaux.
Ce n’est malheureusement pas toujours le cas !
Dans son discours au Congrès National de la transfusion sanguine de 1964, le doyen Giraud, alors président du C.T.S. de Montpellier, s’étend longuement sur cette période héroïque qu’il avait lui-même vécue au contact de grands novateurs comme Emile Jeanbrau :
« Les blessés, les mourants affluent de toutes parts, les parcs des châteaux de l’arrière offrent un spectacle hallucinant. Sur place sont retenus ce qu’on appelle les « grandes urgences », en particulier ceux qui, saignés à blanc, fracassés multiples, vont mourir s’ils sont livrés à eux-mêmes. Des équipes sont là, munies d’un appareillage nouveau. Ce ne sont plus des liquides inertes, dotés d’une simple valeur volumétrique, qui sont injectés dans leurs veines mais du beau sang humain frais, grâce auquel les visages se recolorent, la respiration se ranime, la vie renaît. »
Les donneurs de sang volontaires étaient alors considérés comme des héros de la guerre et célébrés de façon souvent mélodramatique par les journaux de l’époque.
Vers une nouvelle conception : « sang conservé » ou « sang stabilisé »
La méthode du bras à bras avec ses nombreux inconvénients, notamment la nécessité d’une intervention préalable pour dénuder l’artère du donneur, était difficile à réaliser dans les hôpitaux de campagne et toujours mutilante pour le donneur.
La seule alternative était de pouvoir conserver le sang prélevé, en le maintenant exempt de coagulation et de pouvoir le transporter. C’est ce que l’on commença à appeler la technique du « sang conservé » ou « sang stabilisé ».
Dès la fin du 19ème siècle des chercheurs avaient constaté les propriétés anticoagulantes du citrate de soude, mais sans en envisager l’utilisation en transfusion.
Quelques années plus tard d’autres scientifiques : Luis Agote à Buenos-Aires, Albert Hustin en Belgique, puis Emmanuel Hedon à Montpellier firent les mêmes constatations et les premiers essais en transfusion s’avérèrent concluants.
La mise en pratique effective commencera surtout dans les dernières années de la guerre.
En France, Emile Jeanbrau aura recours à ce procédé en 1917 mais il faudra attendre encore de très longues années, c’est-à-dire jusqu’à la seconde guerre mondiale et même après, pour que le sang conservé se substitue définitivement au « bras à bras ».
La Fédération dispose d’un film de 1938 qui explique la technique du sang conservé. Ce document pourra être disponible sur son site du musée de la transfusion sanguine.
Albert Hustin réalise la première transfusion de sang citraté
Les propriétés anticoagulantes du citrate de soude avaient été expérimentées dès 1902 par Sabattini pour des études en laboratoire.
L’américain Richard Lewisohn poursuivit également des recherches sur la même question.
Le résultat n’aura pas de suite immédiate aux Etats-Unis, mais sera pris en compte par les allemands.
C’est le belge Albert Hustin qui réalisa la première transfusion de sang citraté, prélude symbolique à ce que deviendra beaucoup plus tard la transfusion moderne.
En recherchant un moyen d’anti-coagulation pour ses travaux sur des animaux, Hustin eut l’idée d’essayer le citrate de soude dont les propriétés étaient seulement utilisées pour stabiliser une suspension de mastic. Il constata que le produit, efficace pour le sang, ne présentait pas de toxicité apparente.
Il pensa donc qu’il était possible d’appliquer cette technique à la transfusion chez l’homme et tenta l’expérience le 27 mars 1914.
Dans son ouvrage sur les médecins de la grande guerre, le docteur P. Loodst rapporte les conditions plutôt pittoresques de cette première tentative :
« … l’occasion se présenta avec un malade fortement anémié par des hémorragies intestinales, le 27 mars 1914. Le docteur préleva 150 ml à un malade hypertendu et recueillit le sang dans une bouteille contenant du glucose additionné de citrate de soude. Il rentra en tram (!…) à l’hôpital Saint Jean avec le précieux flacon tenu bien au chaud entre ses jambes et injecta son mélange miraculeux à l’anémié qui se mourait.
Pour ce faire, Albert Hustin avait préalablement mis au point tout le système technique : un matériel de prélèvement et d’injection, une tuyauterie et une petite manivelle munie d’un excentrique. »
Au mois de novembre 1914, l’argentin Luis Agote réalisa de son côté deux transfusions de sang citraté, mais son expérience restera également sans suite immédiate.
Quel usage du sang citraté pendant la guerre ?
En réalité, la technique d’anti-coagulation et de conservation du sang par le citrate de soude, n’entraîna pas rapidement une prise en compte effective.
Les allemands l’utilisèrent en 1915 et plus tard les américains, dès leur entrée en guerre en 1917.
En France, Emile Jeanbrau, grand pionnier de la transfusion, après avoir suivi les travaux du professeur Emmanuel Hedon, réalisa avec succès les 13 et 15 mai 1917 trois transfusions de sang conservé.
La technique du bras à bras sera-t-elle alors progressivement abandonnée ? Pas du tout ! Elle sera au contraire largement utilisée jusqu’à la seconde guerre mondiale.
Pourquoi le « bras à bras » a-t-il subsisté si longtemps ?
Les raisons en sont diverses.
D’une part les moyens modernes de conservation étaient encore loin d’être totalement au point et d’autre part, au-delà des inquiétudes relatives à la toxicité possible du citrate de soude, notamment des risques d’hypocalcémie (perte de calcium), certains restaient fermement attachés à la notion de « sang pur », c’est-à-dire sans apport d’éléments chimiques.
Mais surtout il ne semblait pas opportun d’envisager le changement de méthodes qui avaient fait leurs preuves et auxquelles beaucoup de praticiens spécialisés ne voulaient pas renoncer.
La technique du « bras à bras », largement améliorée au fil des années, devenue non mutilante pour le donneur grâce à de nouveaux appareillages, va donc continuer à prévaloir, parallèlement aux recherches entreprises dans le monde pour le stockage du sang et la généralisation de la transfusion différée.
La transfusion directe restera prépondérante jusqu’à la seconde guerre mondiale.
Ainsi, au début de la seconde guerre mondiale, en 1939, aussi incroyable que cela paraisse aujourd’hui, les hôpitaux militaires ne disposaient que du matériel de « bras à bras »…
La transfusion de l’après-guerre
Le sanglant conflit de 1914/18 a engendré, par la force des choses, des progrès spectaculaires dans la pratique de la transfusion, et surtout, par impérieuse nécessité, il a « banalisé » ce qui était plutôt considéré jusqu’alors comme une technique expérimentale et périlleuse.
On peut affirmer qu’à la fin de la guerre, la transfusion sanguine est devenue une véritable discipline médicale.
Ce sera aussi le début de l’organisation de la transfusion en France grâce à des hommes comme Arnault Tzanck véritable « Père de la transfusion française ».
Mobilisé comme médecin militaire, Tzanck travaille pendant 4 ans dans l’ambulance du professeur Gosset et prend conscience du rôle capital de la transfusion sanguine pour soigner les blessés. Il se passionne pour les réussites d’Emile Jeanbrau et se rend compte que la transfusion directe ne permet pas de faire face aux immenses besoins.
Après la guerre, il est convaincu de la nécessité d’organiser et de développer la transfusion sanguine.
Il fonde en 1923, avec les professeurs Gosset et Lévy-Solal, un service de transfusion à l’hôpital St Antoine à Paris et crée « L’œuvre de la transfusion sanguine d’urgence », première structure spécialisée du pays, précédant le développement général de l’organisation transfusionnelle.
Au-delà de la réussite scientifique et des innombrables vies sauvegardées, ce sera, en étroite relation avec les donneurs bénévoles et leurs associations, le début d’une exceptionnelle et fraternelle aventure de solidarité humaine.
Références : Les médecins de la Grande guerre (P.Loods), Histoire de la transfusion sanguine (J.C.Bensa), Le sang et la vie (P.Cart-Tannneur)
Remerciements à Michel Louviau, alors président honoraire de l’association de Villers-Cotterêts, vice- président de l’UD 02.
Lire aussi : La première transfusion sanguine de la guerre 1914-18

